Projet Tarot : 8 – la Force

Ce que nous emportons dans la tombe, c’est essentiellement ce que les autres nous ont donné. Et que leur avons-nous rendu?

– Henri Laborit

La figure du huitième arcane du tarot change selon les traditions. Pour le tarot de Marseille, il est représenté par la figure de la Justice ; dans le Rider Waite Smith, c’est la Force. Ce sont des circonstances plus qu’une allégeance à l’une ou l’autre école qui m’ont poussé à aller dans le sens de ce dernier. Même si en y réfléchissant, les mêmes circonstances auraient aussi bien pu me faire choisir l’autre.

Une amie de très longue date, qui m’est très chère, est morte récemment. En voulant lui rendre hommage c’est l’idée de la Force qui a monté en moi d’instinct. J’aurais pu choisir la Justice puisque c’était le cheval de bataille de mon amie, big time. La justice l’inspirait et la force la caractérisait.

Si l’idée de la Force s’est imposée si instinctivement c’est possiblement aussi que, d’une part, la force caractérise la vie. C’est un rempart imaginaire contre la maladie et la mort. Et que la mort des personnes qu’on aime et l’idée de justice ne font pas bon ménage, même s’il est dit souvent et pompeusement que la mort est la Grande Égalisatrice, qui n’épargne personne quelque soit sa position sociale. Il faut objecter que la qualité et la durée de la vie varient selon les castes créées par les niveaux d’études et de revenus. Mais la mort n’épargne en bout de ligne personne ; si elle corrompt inéluctablement tous les organismes vivants, elle est quant à elle absolument incorruptible dans son corps de métier, quel que soit le pouvoir d’achat du client.

D’autre part je crois bien que c’était une sorte d’appel à l’aide à une force que je ne possédais pas, que j’ai invoquée et produite en réalisant cet arcane. Pourquoi le 8 (comme dans le Rider) plutôt que le 11 (comme dans le Marseille)? C’est évident, le 8 c’est le signe de l’infini qui se tient debout. Alex, debout, pour toujours. Mais ce n’était pas qu’une invocation. Pas seulement. Alexandra était forte. Vraiment forte. Au moins aussi forte qu’elle était menue.

Ce sont surtout les interprétations de Rachel Pollack qui m’ont interpellé dans les circonstances : « Si une carte apparait pour représenter quelque chose dont la personne a besoin, elle affirme aussi que cette personne peut la trouver en elle. » (La bible du tarot, p. 117) Elle dit aussi, ce qui me lie plus intimement encore à mon amie, à ce que sa mort suscite en moi : «  Ma première signification personnelle pour cette carte exige que les gens comprennent leur propre force, particulièrement dans des situations où ils se jugent inadéquats. » (Ibid.)

Particulièrement dans des situations où ils se jugent inadéquats. Je crois qu’Alex aurait spécifié : dans des contextes où on pousse les personnes à se croire ignorantes sur leurs propres réalités, leurs capacités, leurs limites, leurs besoins… Elle aurait ajouté avec force : « Rien à propos de nous sans nous! »

Dans la pensée néolibérale, la pauvreté matérielle signale la pauvreté des capacités de raisonnement et de compréhension du monde ; l’odieux de leur condition revient aux pauvres ; il serait dangereux pour elleux-mêmes – et pour la société! – qu’il leur soit accordé trop de pouvoir. On maintient donc des personnes hors des prises de décisions qui concernent directement leurs vies. C’est là pure charité. Quelle philanthropie! Pour se hisser au sommet fantasmé de la condition humaine, quelques individualistes antisociaux jouent du coude pour grimper sur la tête des « autres », de leurs semblables, en leur arrachant leur pain au passage (c’est qu’il faut bien manger pour avoir la force requise dans l’alpinisme social, plus en tout cas que pour vivoter sur le plancher des vaches). Arrivés au sommet, obèses et écrasant les masses sous leur poids en guise de puissance, c’est avec beaucoup de fierté qu’ils contemplent les miettes de leur victoire ruisseler en bas, comme autant de gains pour la communauté.

Il est ironique de constater que les personnes utilisatrices de drogues sont souvent considérées trop bêtes pour comprendre les enjeux liés à leur santé et à leurs besoins, tandis que les toxicos du profit font leurs combines, dans l’allégresse et l’admiration, comme s’iels comprenaient les enjeux sanitaires et environnementaux liés à la survie de l’humanité. C’est-à-dire leur propre survie et celle de leur descendance. J’expliquais dans un précédent arcane que ce comportement parasite participe d’une pensée magique à très courte vue (c’est une pensée magique à l’envers, qui désacralise tout) : massacrer tout le vivant pour du profit, avec la conviction que la science et les technologies à venir vont tout arranger… alors même que le consensus scientifique crie à la catastrophe.

À propos d’une carte de la Force qui aurait été tirée à l’envers, Pollack considère qu’elle pourrait nous avertir « de ne pas essayer de faire une chose impossible », car « trop souvent, nous supportons de mauvaises situations simplement parce que nous le pouvons : parce que nous en sommes capables » (op. cit., p. 118). La force inversée est encore la force d’affirmer : c’est assez, criss.

C’est un langage que tu aurais tenu, Alex. Que je tente de m’approprier, par lequel je tente de prolonger ta vie. Un genre de bouche à bouche mystique, où par ma bouche tu parlerais encore. Mais ce n’est pas naturel, et encore moins surnaturel. Ça donne un hommage maladroit. J’ai beaucoup de difficulté à faire de la politique avec ta mort, en tout cas de la politique frontale, un peu brutale, même si toute ta vie était politique.

Lors de l’hommage qui t’a été rendu, quelqu’un a réussi à exprimer ce qui faisait ta force avec une précision lumineuse. Ta douceur. Il n’y avait jamais de violence dans tes attitudes. Mais de l’affirmation tout plein. Même et peut-être surtout lorsqu’il s’agissait d’affirmer ta vulnérabilité. De la constance, de la fermeté, de la patience. Et le lubrifiant de ton rire! Tu affirmais ton droit à la vie et, du même souffle, la légitimité de toute vie. Tu avais abolis en toi toute compétition pour la vie, je veux dire, d’une vie qui aurait priorité sur une autre. C’est ce qui fait que tes paroles et tes actions publiques avaient tant d’autorité, autant d’impact. Il fallait énormément de travail aux Forces de l’inertie pour supporter les charges répétées de ta vie, qui ruait dans les brancards. Tu demandais sans cesse des justifications à tout ce qui entrave la vie.

C’est un peu ça qui a surpris dans ta mort « prématurée » (45 ans c’est jeune pour mourir, mais t’avais quand même déjà poussé ta luck étonnamment loin) : on te croyait intuable parce que tu observais obstinément, dans toutes les circonstances, même les plus difficiles, l’angle de l’apprentissage que cela pouvait t’apporter. Tu étais curieuse et boulimique de nouvelles connaissances. Pour qui tout est occasion d’apprentissage, tout est toujours à son avantage.

Ce bagout que tu avais d’être fidèle à ton vécu, à ce que tu sentais. Ton refus intransigeant d’être invalidée là. C’est une force qui me dépassait, moi qui ai le piton à culpabilité hypersensible. Ça n’existait pas chez toi, ça. Tu avais banni ça de ta vie, sans compromis. Pourtant, t’étais loin d’être au-dessus de tes affaires. T’as toujours été prompte à reconnaître tes failles et à améliorer tes façons d’être en lien. Tu avais ça : cette humilité mêlée à la conviction d’être entière et adéquate par rapport à toi-même.

La honte avait peu de prise sur toi. Tu assumais tout. Quelqu’un qu’on ne peut pas intoxiquer par la honte, on ne peut jamais le démolir, le manipuler ou le dominer.

Tu disais souvent que quand t’as appris que t’avais le VIH ça n’avait pas été un diagnostic de mort ; qu’au contraire c’est là que ta vie avait réellement commencé. C’est vrai que c’est à partir de ce moment que t’as commencé ton ascension de superstar. Tu t’es instrumentalisée toi-même passionnément, pour ouvrir le chemin, pour la communauté. Tu t’es fait un point d’honneur de vivre au grand jour toutes les petites cases des hontes et des stigmatisations sociales qui te correspondaient, auxquelles tu n’avais aucune intention de te défiler. Ce serait non négociable. Tu es devenue la petite fille forte, la Fifi Brindacier des séropos, des toxicos et des travailleuses du sexe.

T’as fait de ta vie une bataille contre l’isolement, pour la vie, pour tout ce qui se bat, pour tout ce qui bat dans la poitrine, pour les luttes, dans une robe en capotes ou en costume de paillettes, dans le jell-o et les bonbons, contaminer tout ce qui opprime par des glitters et du rire, rendre toute la vie plus sexy, plus vibrante, plus vivante, plus punk, plus DIYT, do it yourself TOGETHER! En te battant pour ta vie, tu as laissé un legs inestimable. Tu as montré que c’était non seulement juste de le faire, et vital, mais aussi à quel point ça peut être beau, jusqu’où ça peut shiner et inspirer, à quel point ça fait lever la joie et changer le monde.

La force inattendue qui émerge de cet événement, ta mort, étrangement, c’est quelque chose qui se rapproche de la joie… de la consolation en tout cas. Dans la famille que nous nous sommes choisie toi et moi à l’adolescence et dans notre jeune vie adulte, on meurt souvent et beaucoup, on meurt par vagues. Il en est tombé beaucoup, des compagnes et des compagnons de cette époque. Dans les semaines qui ont suivi ta mort, j’ai parlé avec des ami.es que nous avons en commun, parfois des personnes que je ne vois plus, parce que j’ai beaucoup déménagé, parce que la vie nous promène et change nos trajectoires. Et c’était extrêmement réconfortant d’entendre encore leurs voix. Il y avait un peu de la tienne dans leur grain. C’était comme une partie de toi qui avait survécu. C’était précieux. Henri Laborit observe que la souffrance du deuil est liée au fait que perdre un être aimé c’est perdre une partie de soi-même, qu’il s’agit d’une amputation sans anesthésie. Nous pleurons moins la personne aimée que nous-mêmes : « Cet être cher, nous l’avons introduit au cours des années dans notre système nerveux, il fait partie de notre niche. » (Éloge de la fuite, p. 81)

Depuis ta mort, quand je parle à celleux qu’il me reste de « cette époque-là », à travers toute la tristesse, il y a de la gratitude qui monte en moi. La gratitude de te sentir encore bien vivante dans mon système nerveux, oui ; mais aussi, ces personnes à travers lesquelles ta vie bat encore, ces personnes que j’aime me sont encore plus précieuses. On a enterré beaucoup de monde. On a pleuré tellement de personnes qu’on aimait. Et on est encore là. Après toutes les surdoses qu’on a faites (personnellement je suis pas certain à combien j’en suis), après les accidents, les psychoses, après toutes les niaiseries qu’on a faites pour se sentir plus vivant.es, plus intensément, pour pousser le bouchon, jusqu’au point de rupture, pour narguer la mort. On est fucking improbables. On est incroyablement vivant.es, et magnifiques, avec toutes nos poques et nos blessures immenses. On est des rescapés, des survivantes, infiniment précieuses et précieux. La puissance de ce sentiment qui émerge de la vulnérabilité.

Mes sœurs et mes frères survivantes, ça me fait une joie immense de voir que vous êtes encore là, à pleurer, à rire, à prendre soin des vôtres, à faire l’amour, à vous réunir, à célébrer, à manger, à boire, à chanter, à fourrer, à faire des enfants pis des petits enfants, ou à faire pas d’enfants, à continuer de vivre. À vieillir.

Ça me donne l’envie et la force de continuer. Ça me donne envie d’être une petite lumière moi aussi, comme vous l’êtes pour moi, comme Alex l’a été pour moi, une chandelle qui brille dans la nuit, sur laquelle tu peux venir t’allumer quand un gros coup de vent est passé sur la tienne.

Merci Alex, pour cette puissante toile d’amour que t’as tissée. Ç’a été un privilège et une joie indisables de te connaitre, de te côtoyer, de t’aimer et d’être aimé de toi, d’être contaminé par ta chaleur. C’est un honneur et une force de te porter en moi et de te transmettre à toustes celleux qui me portent à leur tour. Ma sœur, mon amie cosmique pour toujours.

*****

QUESTIONS POSÉES PAR LA FORCE (inspirées de Rachel Pollack)

  • Quelles est ma force? Par quoi passe-t-elle?
  • Comment j’utilise ma force?
  • Qu’est-ce qui me donne de la force?
  • Qu’est-ce qui m’affaiblit?
  • Quand ai-je à assumer ma vulnérabilité?
  • Avec qui je me sens plus fort.e? Avec qui je me sens misérable? Avec qui puis-je être vulnérable?

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