Le schizophrène d’Assise

Inconnu, d’après Guido Reni, Saint François d’Assise en prière, Collection du Musée national des beaux-arts du Québec

Après un congé prolongé au-delà des limites du chômage maladie, j’ai commencé depuis peu un nouveau travail… dans un centre de crise! Dit de même ça sonne drôle, mais pour vrai c’est une place vraiment chouette, qui offre des services d’hébergement et d’écoute téléphonique 24/7… et qui prend soin des travailleuses et travailleurs qu’elle embauche!

Va falloir que je jase bientôt avec des collègues, de « schizophrénie » et d’« hallucinations auditives ». Il y a une entendeuse de voix qui m’a appelé récemment et qui m’a demandé quelque chose qui est en filigrane dans toutes les discussions que j’ai avec les personnes dans sa situation, c’est-à-dire : « Est-ce que ça se pourrait que les voix que j’entends soient les pensées de vraies personnes, de la télépathie, des esprits… des voix d’autres mondes? » Le réflexe socialisé que j’ai c’est d’attribuer ça à des hallucinations, à un trouble neuronal, et de pousser la réflexion de la personne dans ce sens, sans jamais nommer la chose, ni forcer, avec délicatesse. D’autant que les voix en question, faut le préciser, sont rarement amicales ou rassurantes, souvent le contraire.

En général on fait rapidement passer les présuppositions les plus arrangeantes au statut de certitudes, parce que c’est rassurant. Particulièrement quand on est une personne plutôt cartésionormative et qu’on travaille avec des personnes qui ont des enjeux en santé mentale. Croire que ce qu’on ne comprend pas ou ne voit pas n’existe pas, et qu’il y a des traitements chimiques pour le prouver, puisqu’on peut parfois effacer ou buffer ces voix, ça tombe sous le sens.

En santé mentale comme en santé économique, tout est une question de croyances… et de volonté plus ou moins affirmée à se rassurer. Pour ma part, au mieux, je ne sais pas  quoi penser de ces voix et de leur origine, ni si ces voix sont « réelles » (pour la personne qui les entend en tout cas l’effet est on ne peut plus réel). Au pire je crois que c’est possible. Je dis « au pire » parce que ma position professionnelle me pousse à pencher vers l’explication la plus largement admise, la plus rationnelle (alors que ça ne semble pas être sur ce terrain-là que ça se joue), la théorie des hallucinations.[1] Dans le cas où ces voix seraient « réelles » (ou pas, d’ailleurs, ça ne change strictement rien), moi ni aucune professionnelle en travail social ou en santé de mes connaissances ne sommes outillées pour aider les personnes à engager une relation pacifique, amicale ou, encore moins, épanouissante, avec ces voix.

Ce qui serait le plus souffrant pour moi, si j’entendais des voix, ce serait moins les voix elles-mêmes que l’étiquette « hallucination » posée dessus, invalidante. Être incapable de faire le raccord entre la doxa ambiante et la réalité de mon expérience. Surtout lorsque les remèdes apportés par la médecine fonctionnent si approximativement et que les effets « secondaires » sont si handicapants.

Dans les dernières années je me suis souvent entendu dire que la société dans laquelle je vis n’est pas faite pour les gens. Je ne veux même pas parler ici des nations au crochet desquelles nous vivons et que nous laissons exsangues ; je parle des personnes au sein de cette société, celles-là même à qui en théorie le système devrait profiter. Cette société n’est pas faite pour les personnes qui en font partie. Ce sont à elles de s’y conformer. Ça n’a rien de nouveau en soi, toutes les sociétés humaines ont toujours fonctionné à peu près ainsi (avec des modèles et des rôles sociaux dans lesquels les individus adhèrent, suivant leur tempérament et leurs possibilités) ; on peut même dire que peut-être aucune société avant la nôtre n’a été aussi individualiste et centrée sur la satisfaction immédiate des pulsions de chaque individu.  Paradoxalement, le coût sanitaire mental d’appartenance à la société n’a peut-être été jamais aussi élevé et les contorsions que chaque membre doit fournir pour s’y ajuster sont proportionnelles aux profits des grandes pharmaceutiques.[2] La normalité sociale passe désormais en bonne partie par la chimiothérapie émotive et cognitive.

On dit aussi que dans d’autres sociétés, celleux qu’on appelle schizophrènes, et autres personnes entendeuses de voix jouissent d’un statut honorable, souvent de chamanes.

« En dépit d’apparences faussement interprétées par les observateurs étrangers, le surnaturel, de la façon dont il est compris en Occident, ne tient aucune place dans l’esprit des Tibétains. La raison peut en être à ce qu’ils n’imaginent pas qu’un abîme sépare notre monde – celui des hommes – des mondes habités par d’autres êtres : dieux, démons, etc. Tous ceux-ci leurs paraissent aussi proches d’eux qu’ils le sont, eux-mêmes, des animaux qu’ils voient autour d’eux. » (Alexandra David Néel et Lama Yongden, La connaissance transcendante)

Pas besoin de se dépayser culturellement aussi loin que le Tibet. Notre culture foisonne de Jeanne d’Arc, de François d’Assise et autres exaltés bienheureux qui ont contribué à l’avancement philosophique et spirituel de leur société. François a des traits particulièrement schizoïdes en cela qu’on ne peut en aucun cas dire qu’il entendait par la voix du Christ ce qu’il avait bien envie d’entendre : il prenait ce qu’il entendait pour du cash et s’y appliquait au pied de la lettre, parce qu’il ne comprenait pas le sens caché des mots : « Répare mon Église. » Ne s’imaginant pas qu’il puisse s’agir d’une réforme des mœurs au sein de l’Institution, il s’est mis en tête de rénover une église décrépite.

Les esprits critiques rétorqueront que, justement, il s’agissait d’une pathologie, comme toutes les bondieuseries, celle-là menée jusqu’à son paroxysme par un fou fini qu’on aurait vite fait aujourd’hui de médicamenter. Pourtant, malgré ses stigmates,  François ne souffrait pas et il avait une relation enrichissante avec l’irrationnel. Et un monde qui se serait contenté de stériliser chimiquement les voix du schizophrène d’Assise et sa gang de hippies hallucinés serait vraiment trop drabe à mon goût.[3] C’est à en chercher parfois la sortie de secours.

Nous assistons, de l’intérieur, à l’avènement de la première société « laïque » ever (pour bien marquer l’affranchissement cependant, peut-être vaudrait-il mieux commencer par trouver une autre appellation que laïque, un mot qui vient de notre Sainte Mère l’Église pour désigner celleux qui ne font pas partie du clergé), la première société athée, ou agnostique, connue. En soi, c’est une expérimentation sociale unique et extrêmement stimulante, qui ne peut manquer d’être féconde d’enseignements.

Natura abhorret vaccuum. Aussi, une autre croyance a remplacé l’ancienne et ce qui semble tenir lieu de religion (au sens de religare, au sens d’un liant, d’un consensus social… autour d’une entité pas nécessairement rationnelle) est une science, largement devenue vide de sens, au strict service de l’économie de marché.

On peut observer premièrement que cette société sans spiritualité s’affaire en priorité à désacraliser absolument toute forme de vie, afin de la rendre marchandable. Il s’agit de l’exact opposé de la transsubstantiation (consacrer un objet inanimé) : une abjectation qui chosifie le vivant, tant les matières premières, les sols, les forêts, les mers, les animaux, etc., que les ressources humaines. On observe aussi qu’un grand nombre des membres de cette société expérimentent un vide spirituel et qu’ils se garrochent avec plus et moins de sérieux dans le yoga, dans des trips new age, dans le bouddhisme (j’en suis), dans la wicca, dans les chamanismes de tous poils, dans le Coran, etc. Les membres constituant cette société sont exsangues de sacré et de mystère. Et la poésie et l’art ne suffisent pas, en soi, pas tout-à-fait. Les membres qui composent cette société sont dégoûtés par les actions passées de l’Église et son inaction présente face à ses responsabilités. Ils cherchent et trouvent des canaux spirituels, soit par d’autres traditions, soit par bricolage.

Le plan cartésien ne marche pas, ne colle pas. La société que nous bricolons à la va-comme-je-te-consomme est aussi triomphante qu’à bout de souffle et ses victimes (après les populations extérieures qu’elle vampirise) sont non seulement les fameuses premières tombées au combat contre elles-mêmes, les schizos, les autistes, les TPL, les bipolaires, les TDAH, les dépressives, les burnouts, toute l’immense cohorte des dépendances, mais aussi toute, toute, toute la population, qui peut se reconnaître dans l’un, ou l’autre, ou plusieurs portraits robots du DSM. Il n’est pas anodin de constater que si on peut y trouver un diagnostic appelé trouble oppositionnel, la seule morbidité non répertoriée est peut-être le trouble de l’obéissance.[4]

Ceci me semble autant de symptômes d’une société malade, d’un bout à l’autre des cellules qui la composent.

Et, bien que je souhaite contribuer au soulagement des souffrances de chaque être sensible, mes mères, je peux pas l’empêcher, ça me laisse un étrange arrière-goût dans l’âme, quand je tente de patcher les bobos de la personne en face de moi ou au bout du fil, en faisant en sorte qu’on continue de croire, en soi-même, entre nous, collectivement, que « ça va bien aller », pour se rassurer, quand on fonce tellement dans le mur qu’on est à veille de ne plus le voir, tellement on a tout banalisé, même notre mal de vivre collectif, individuellement et chimiquement castré d’un côté, et les conditions de vie souvent épouvantables de l’autre côté de notre petit monde, notre « Monde civilisé » de plus en plus exigu. Une civilisation dont nous sommes le prix à payer.


[1] C’est aussi une position éthique. Mon objectif est d’atténuer les souffrances des personnes qui font appel aux services de mon organisme et, comme je l’ai dit plus haut, lorsque des personnes m’appellent, elles vivent une situation de détresse ; les voix entendues sont souvent agressives. Il y a une petite voix en moi qui me demande à chaque fois si l’aspect menaçant de certaines voix, et la détresse des personnes, ne viendrait pas d’une lutte intérieure, une lutte de classes entre deux ou plusieurs modes de pensées, la dominante et les opprimées. Croire qu’on pourrait être perdant à ce jeu est une source d’angoisse extrême.

[2] « Les données colligées par l’entreprise IQVIA, spécialisée dans l’étude de l’industrie du médicament, révèlent qu’un Québécois a consommé l’équivalent de 62 doses d’antidépresseurs en 2017. Cela place la province parmi les plus grands consommateurs d’antidépresseurs, après les provinces de l’Atlantique. » (https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1088783/quebecois-consommation-antidepresseurs-canadiens)

[3] À celleux qui ne l’auraient pas encore fait je recommande vivement une lecture psychédélique de qualité : les Fioretti de saint François.

[4] C’est cette mise en garde contre la déviance qu’exprime Olga, la SDF du roman Vernon Subutex de Virginie Despentes : « Ils ont arraché les bancs, ils ont aménagé les devantures des magasins pour être sûrs qu’on ne pouvait s’asseoir nulle part, mais on ne nous ramasse pas encore pour nous mettre dans les camps, et ce n’est pas parce que ça coûterait trop cher, non… c’est parce que nous, on est les repoussoirs. Il faut que les gens nous voient pour qu’ils se souviennent de toujours obéir. »

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