Projet Tarot : 3 – Impératrice

en ma panse

ici poussent les bleuets

que l’on récoltera

le jour de notre joie

il faudra

en prendre soin

-Natasha Kanapé-Fontaine

Je suis de chair, d’os et de sang
Je suis un corps, un animal
Je suis une onde de désir intense
Je suis le désir incarné, incontrôlable, foudroyant
Je suis ton amante folle
Je suis des sphincters, des fluides, des tendons
Je suis une déesse
Je suis ta partenaire dans le crime
Si tu veux cesser de survivre
Si tu veux enfin vivre
Si tu veux t’unir à moi

Sinon, je serai, joyeuse et sans regrets, l’ennemie à abattre.

Anne Archet

[@]


Les chiffres jouent un rôle essentiel dans la construction et l’interprétation du tarot, particulièrement avec les arcanes du premier tiers (1 à 7). Les cartes ont d’ailleurs une connivence certaine avec la numérologie, qui est une pratique aussi cérébrale qu’irrationnelle, confinant parfois à l’apophénie. Mais comme disait le Petit Prince : « On ne délire bien qu’avec la tête. » Le tarot est quant à lui une drôle de bibitte, dont la nature est tour à tour, et à peu près également, intellectuelle et intuitive ; en un mot, symbolique. Il donne un aspect organique aux nombres, ce qui tombe particulièrement bien ici, l’Impératrice étant il me semble bien l’arcane le plus organique de tous, l’un de ceux où la Vie est le plus célébrée, à tue-tête je dirais!

S’inspirant du Tao Tö King, Rachel Pollack explique ainsi la suite qui débute le jeu :

Du Tao (Rien, le Fou) est issu le Un. Du Un (le Magicien) est issu le Deux (la Grande Prêtresse). Du Deux est issu le Trois, l’Impératrice, passionnée et donnant la vie, la Terre en tant que Grande Déesse. Pour compléter le passage du Tao-Tö-King […], ‘’Du trois sont issues dix mille choses’’, c’est-à-dire toute la vie, la manifestation de la nature avec toutes ses merveilles et son énergie. […] Alors que le Magicien et la Grande Prêtresse représentent des principes, L’Impératrice incarne la réalité qui unit ces principes.[1]

Je commence à avoir une collection intéressante d’ouvrages sur le tarot, mais je suis friand des interprétations de Pollack, particulièrement pour cet arcane. Bien que toustes s’accordent sur le caractère passionné de l’Impératrice, c’est Pollack qui en assume avec le plus de verve amoureuse le caractère impétueux! Sous sa plume, l’Impératrice « agit souvent sous l’impulsion, selon son intuition plutôt que d’après un jugement sûr. Elle s’exprime de manière puissante »[2] et nous montre « à embrasser la vie, dans tout son désordre et son horreur autant que dans sa beauté! Elle ne nie pas les douleurs de la vie, mais elle nous rappelle que nous aimons le monde complètement, sans réserve »[3].

L’Impératrice fait donc la synthèse du pouvoir de transformation du Trickster et du savoir des Sorcières (voir les arcanes précédents du Projet Tarot). D’occulte, le pouvoir devient manifeste, sort de sa chrysalide, indomptable, redoutable et débordant d’une vitalité sensuelle, amoureuse et féconde. En tant qu’archétype de la Terre-Mère, l’Impératrice a aussi la nature d’une lionne qui sait nourrir ses petits et les protéger, aussi puissante dans le combat que dans l’amour.

D’autres interprètes insistent sur le discernement souverain de l’Impératrice. Pour le poète José Acquelin, « elle ne s’implique dans le monde que pour veiller à l’intelligente mise en application des règles de l’unité universelle, à l’échelle collective et sociale »[4]. Collective et sociale, nous y reviendrons! L’auteur occultiste et franc-maçon Oswald Wirth quant à lui n’en a que pour la profondeur de « cette souveraine resplendissante de clarté [qui] figure l’intelligence créatrice, mère des formes, des images et des idées »[5]. Selon les autrices Marianne Costa et Alexandro Jodorowsky, cet arcane nous offre « une entrée : si nous pénétrons dans la lumière intelligente du cœur de l’Impératrice, nous pourrons exercer notre pouvoir créateur »[6].

J’aime cette façon de ramener la fonction d’intelligence directement au cœur, là où d’autres parleraient d’un pont, comme si l’intelligence et le cœur avaient besoin d’un dispositif de médiation! En lisant La rose la plus rouge s’épanouit de la bédéiste Liv Strömquist, je tombe sur ce passage de la sociologue Eva Illouz : « Les explications non-scientifiques pourraient […] être supérieures aux explications scientifiques, parce qu’elles sont holistiques et reliées sur un mode plus organique à la totalité de notre expérience vécue. […] Les explications scientifiques nous mettent à distance de celle-ci tant sur le plan cognitif que sur le plan émotionnel. »[7]

J’aime dès lors considérer l’Impératrice comme la Grande Maîtresse de l’École buissonnière, foisonnante, celle de la connaissance suprême et directe des choses, Mère Nature-Dieuse et Intention souveraine qui se révèle à elle-même à mesure qu’elle jaillit! Elle est l’ordre naturel qui échappe à toute pensée comptable ou domestique. Elle est la toute-puissance de la nature que l’humain prétend dominer et elle est ce qui remue les foules désirantes en marche vers elles-mêmes. Francesco Alberoni définit d’ailleurs le fait de tomber amoureux comme « l’état naissant d’un mouvement collectif à deux »[8].

Illouz affirme encore sous la plume de Strömquist que

les explications scientifiques fragilisent […] le rapport profond existant entre l’expérience amoureuse et les conceptions de l’amour comme amour mystique et irrationnel. Alors que la science considère l’amour comme résultat de mécanismes inconscients, chimiques et évolutifs, il devient plus difficile de transformer l’amour en une mythologie ;
EN UNE FORCE TRANSCENDANTE.[9]

Une intelligence exagérément rationnelle tronquerait donc notre compréhension du monde autant qu’elle paralyserait la vie, en négligeant son aspect affectif ; la part émouvante du monde, celle qui nous connecte le plus directement à lui. Je me rappelle avoir lu ou entendu quelque part Catherine Dorion dire, à propos du Printemps Érable, que si des experts voulaient dresser une liste exhaustive des ingrédients qui ont engendré la mobilisation de cette mythique année 2012, afin d’en produire une recette raisonnée… celle-ci ne lèverait tout simplement pas!

Cette vague qui pousse ainsi les gens les unes vers les autres est une force vive et spontanée, qui se reproduit rarement en cage ou en prison, jamais en laboratoire. C’est aussi antiscientifique que possible, mais cela est, manifeste, éclatant, irréfutable! Force irrationnelle par excellence… et pourtant infiniment plus sensée, nécessaire et raisonnable que la suicidaire soumission aux dictats économiques. Dorion écrit : « Le désir est révolutionnaire et c’est pour ça que les conformistes lui tapent systématiquement dessus comme dans le jeu de la taupe et du marteau. Aplatir le désir partout où il pousse. S’assurer que le peuple avorte à mesure de ses solidarités en gestation. »[10]

Cet avortement n’est pourtant pas une stérilisation. Tant qu’il y aura du désir, il y aura fertilité! On n’est heureusement pas dans un scénario sans retour. Il en va autrement de l’accouchement…

AVERTISSEMENT : MANSPLAINING INTENSE SUR L’ACCOUCHEMENT!

Accoucher engendre, en tout premier lieu, à la fois douleur et délivrance. Mais accoucher c’est aussi mourir à quelque chose. Quelque chose d’irrémédiable, qui s’est longuement préparé, fait irruption, et peu de choses seront vraiment comme avant. C’est dire oui à quelque chose qui te transformera à coup sûr (ne serait-ce que ton corps) et qui pourtant ne t’appartiendra jamais. Qui te remplira parfois de joie, parfois de tristesse ou de désarroi, qu’il te reviendra de protéger, même quand parfois sans avertir il te fera FUCK YOU!

Accoucher de soi-même n’y fait pas exception. C’est donner son assentiment à une vie qui nous échappe, à une anarchie riche d’inconnu… Étrangement, le prix à payer pour goûter à la liberté profonde, celle que réclame le jaillissement de ce qu’il y a de plus vivant en nous, c’est d’abandonner toute volonté. Et pourtant, et en même temps, POUSSER! C’est abandonner des certitudes parfois chèrement acquises – acquises au prix de notre liberté, de beaucoup de travail et de compromis –, un confort, des privilèges… C’est abandonner notre intelligence à une intelligence plus haute… et qui n’est pourtant jamais tout-à-fait détachée de nous. Une intelligence qui nous enveloppe et que notre tête ne comprendra jamais tout-à-fait. Le rôle tout bête de la tête est de dire oui, tout simplement, malgré les doutes. Plus grande est l’aisance à renoncer, plus grande la liberté.

Ou, comme l’écrivait au XIVe siècle un anonyme anglais : « Laisse ce quelque chose que tu ne comprends pas s’emparer de toi et te conduire où il lui plaît ; qu’il agisse et que tu restes passif ; contente-toi de le regarder et laisse-le faire. Ne t’en mêle pas comme si tu voulais lui aider, de crainte de tout brouiller. (…) Retranche tout désir de comprendre, car il te retarderait plus qu’il ne t’aiderait. »[11]

Selon les enseignements bouddhistes, l’existence n’est qu’une suite de changements, et de tous les phénomènes, le plus stable est l’impermanence. C’est pourquoi l’attachement, la crispation sur ce qu’on voudrait tenir pour acquis, est l’une des principales racines de toutes les souffrances. Dans mes mots, je dirais que ce qu’il y a de plus immobile, c’est ce qui est mort. Et encore, l’aspect du corps que la vie a quitté (mais, sans les procédés artificiels qui stoppent le pourrissement du corps, quel fourmillement de vers, d’asticots, de miasmes, de mouches, d’une vie grouillante et immense s’empare du cadavre neuf!), ce qui a « cessé de vivre », le nouveau mort, change de forme incomparablement plus vite qu’un nouveau-né! L’état le moins changeant serait celui de ce qui n’a jamais vécu.

La poète et essayiste Valérie Lefebvre-Faucher résume : « Nous sommes mères : porteuses de mortalité. »[12]

Cette vie plus grande que soi, ce renoncement à notre volonté propre (conditionnée et acquise à prix fort), certain.es l’appellent désir, ou amour ; d’autres, révolution ; d’autres, Dharma et impermanence ; d’autres encore, Seigneur-Dieu. Nous l’appellerons ici la Vie souveraine. L’Impératrice.

L’Impératrice est cette intelligence souvent contre-intuitive de la « vie qui veut vivre », qui attaque amoureusement de sa mousse le flanc au premier abord inhospitalier d’un roc, d’une montagne, pour ensuite y faire pousser une fleur, un arbuste, un arbre, puis plusieurs, puis, progressivement, une forêt, luxuriante! Cette force et cet amour dévorant – cette intelligence irrationnelle – qui seraient morts dans l’œuf si des chiffres et des études de marché avaient présidé à ses actions.

QUESTIONS POSÉES PAR L’IMPÉRATRICE (inspirées par Rachel Pollack)

  • Qu’est-ce qui me dépasse en moi-même, qui me rend plus vivant.e?
  • Qu’est-ce qui se passe quand j’essaie d’être trop intelligent.e?
  • Raconte-moi le souvenir d’une chose totalement spontanée et irrationnelle que tu as faite et qui a bien marché…
  • Quelle est la boussole que tu utilises? Comment elle fonctionne?
  • Qu’est-ce qui arrive quand tu négliges ce qui te procure une joie viscérale et profonde?

[@] AnarChriste encourage vivement la lecture intégrale du poème complet Sirventès de la bête, sur Le blog flegmatique d’Anne Archet : https://flegmatique.net/2014/06/27/sirventes-de-la-bete/

[1] Rachel POLLACK, La bible du tarot : enseignements spirituels et significations profondes, Éditions AdA Inc., Varennes, pp. 55 à 57.

[2] Ibid., p. 64.

[3] Ibid., p. 63.

[4] José ACQUELIN et Robert CADOT, Tarocado, Éd. De Mortagne, Boucherville, p. 41.

[5] Oswald WIRTH, Le tarot des imagiers du moyen âge, préfacé par André Caillois, Claude Tchou, Éditeur, 1966, p. 128.

[6]Marianne COSTA et AlexandroJODOROWSKY, La voie du tarot, Éditions Albin Michel, Paris, , p. 152.

[7]Liv STRÖMQUIST, La rose la plus rouge s’épanouit (traduit du suédois par KirsiKinnunen),Rakham, Tarnac, 2019 p. 76.

[8] Francesco ALBERONI, Le choc amoureux (traduction de l’italien par Jacqueline Raoul-Duval et Teresa Matteucci-Lombardi), Éditions Ramsay, 1989, p. 9.

[9]Strömquist, op. cit. C’est elle qui souligne à gros traits.

[10] Catherine DORION, Les luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique, Atelier 10, Montréal, 2017, p. 49.

[11] Anonyme, Le Nuage de l’inconnaissance (traduit de l’anglais par D. M. Noetinger, moine de Solesmes), Abbaye Saint-Pierre-de-Solesmes, Sablé-sur-Sarthe, nihil obstat 1924, imprimatur 1925, pp. 157 à 158.

[12] Valérie LEFEBVRE-FAUCHER, Les maisons ouvertes. La reproduction au cœur de l’économie, revue Liberté, numéro 323, printemps 2019.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s