Projet Tarot : 2 – Sorcières

J’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière
J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s’ouvre
Et le volcan n’en peut plus
Le sol se rompant découvre
Des richesses inconnues

La mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyé

-Anne Sylvestre

L’archétype de la grande prêtresse moderne est pour moi Patricia Lee Smith, une jeune inconnue qui se sait artiste, sur la seule foi d’une vibration qu’elle porte en elle. Elle n’a aucune idée toute faite de la forme que prendra ce don qui a été déposé en elle et ne cherche pas à conformer ce don à ce qu’elle croit qu’il devrait être. Elle s’escrime à diverses formes d’expression, elle dessine, écrit, peint, joue du théâtre, donne des lectures de ses vers. Elle encourage avec enthousiasme ses coreligionnaires, plutôt que de les voir comme autant de menaces à sa propre pratique ou à son rayonnement. Je dis coreligionnaires car c’est bien de ça qu’il s’agit : Patti Smith a une relation mystique et sans compromis avec l’art ; les incertitudes de logement et de nourriture ne sont pas une malédiction, mais l’obole d’une certitude bien plus profonde. Elle est vigilante aux signes de l’art, avec la foi d’une pèlerine sur le chemin de Compostelle, se déchargeant du superflu à mesure qu’elle avance, plutôt que de chercher à amasser du capital poétique. En 2012, en entrevue avec George Stroumboulopoulos, elle confesse presque en rougissant que ce dont elle a toujours rêvé n’était pas la renommée ou l’argent, mais, plus présomptueusement rit-elle, de créer des chefs d’œuvres, de laisser au monde quelque chose de réellement significatif.

La tradition marseillaise appelle le deuxième arcane la Papesse, d’autres, la Grande Prêtresse. Ça m’a pris un long moment pour comprendre que, malgré son nom, la Papesse est moins couplée au Pape (figure d’autorité spirituelle, professeur ou directeur de conscience) qu’au Magicien (principe spectaculaire ou révélé de la magie) ; l’arcane numéro 2 incarne l’aspect intuitif de la magie, son principe caché, qui n’est pas dans l’effet mais dans la substance. L’aspect mystique de la magie.

La Grande Prêtresse se situe, dans l’ordre numéral, entre le Magicien et l’Impératrice. Deux figures de pouvoir au caractère actif. Elle est le pendant féminin de la magie, son aspect secret et occulte, et en même temps l’aspect méditatif et « passif » – peut-être dirait-on mieux improductif – de la féminité, si on la situe par rapport à la fougueuse, à la passionnée Impératrice, figure de fécondité.

Alors que l’Impératrice est dans l’action, la Grande Prêtresse est la dépositaire de la connaissance ; plus précisément, des connaissances secrètes. Elle n’est en fait couplée ni avec le Magicien, ni avec l’Impératrice : elle est libre. Solitaire sans être esseulée, elle s’affaire à l’étude, de soi, du monde, des phénomènes.

Mon premier mouvement pour illustrer cet arcane a été d’aller vers les figures mystiques féminines qui m’ont semblé en premier lieu les plus familières : Marguerite Porete, Thérèse d’Avila, Machik Labdrön, Jeanne d’Arc, Quan Âm Thi Kinh (première moniale connue de la tradition zen, dont Thich Nhat Hanh a tracé le portrait dans son roman Le novice), sainte Claire peut-être, voire même la Vierge Marie ou encore la déité bouddhiste Tara. Mais quelque chose dans ce choix, dans cette familiarité-même, m’a semblé problématique. À deux égards en tout cas. Premièrement, les traditions spirituelles dont elles sont issues sont patriarcales ; il m’a semblé souhaitable que cet arcane soit représenté par une figure issue d’une tradition pleinement féminine, eu égard à la charge symbolique de celui-ci. Ensuite, le caractère même de ces femmes porte des valeurs fortement marquées par le prosélytisme d’une tradition de conversion à grande échelle. Ce qui ne colle pas vraiment avec l’esprit de l’arcane numéro 2, qui invite plutôt à tourner son regard vers l’intérieur, une invite au silence, à l’introspection, au recueillement.

Or il y a clairement une tradition de l’underground propre aux femmes.

Dans l’Europe du Moyen-âge et de la Renaissance, les femmes étaient les détentrices presque exclusives des sciences médicales. Elles tenaient de leur expérience propre leurs connaissances des maladies, ainsi que des remèdes offerts par la nature et par les plantes. Elles soignaient les affections morbides par une pharmacopée vivante, alors que les pouvoirs en place, l’Église en tête, s’affairaient surtout à soigner les pulsions vitale par diverses mortifications. La guérisseuse représentait une triple menace pour l’Establishment : « d’abord elle est femme et n’en éprouve aucune honte ; ensuite elle semble faire partie d’une organisation secrète de paysannes et enfin en tant que guérisseuse, sa pratique est basée sur des connaissances empiriques. Elle représentait donc, contrairement au fatalisme répressif chrétien, un espoir de changement et de mieux-être dans ce monde. » (Barbara Ehrenreich et Deirdre English)

N’oublions pas que bon nombre d’entre elles n’ont pas été condamnées pour avoir utilisé leur savoir à des fins malveillantes, mais bien pour des guérisons! Pratiquées de façon illégale, car les études de médecine étaient un domaine réservé aux hommes. Tout comme les hautes fonctions religieuses.

Dans la tradition européenne, le politique tour à tour occulte le sacré et le récupère par travestissement (les institutions du sacré, qui sont avant tout des institutions de pouvoir, n’y échappent pas) : ainsi fit-on spectaculairement « disparaître » par le feu les femmes accusées de sorcellerie… en n’omettant tout de même pas de graver dans les esprits, par leur supplice, l’infamie de ces femmes qui travaillaient pour et avec la Vie. Ainsi les fêtes païennes ont-elles été récupérées par le christianisme. Puis les fêtes chrétiennes par le capitalisme, ainsi que la spiritualité, les recettes de développement personnel, les révolutions… Y a-t-il aujourd’hui un objet plus capitalisé que la photo du Che? Le procédé paraît moins brutal que les bûchers, c’est vrai, mais la mise en scène reste redoutable. « Rien d’étonnant à cela : après tout, le capitalisme passe son temps à nous revendre sous la forme de produits ce qu’il a commencé par détruire », observe Mona Chollet dans son ouvrage Sorcières. La puissance invaincue des femmes.

La figure de la sorcière est le pouvoir personnel et intime, par la connaissance, que les personnes et les collectivités ont sur elles-mêmes, et que tente de mettre en échec le pouvoir de quelques-uns sur toutes et tous.

J’ai parlé de l’improductivité de la figure des Sorcières. Celle de l’arcane est effectivement peu industrieuse, mais elle est hautement génératrice de sens. Elle est une figure de désobéissance et d’insubordination à l’injonction de produire, produire toujours, toujours plus. Elle est l’immobilité vitale à adopter face à une machine mortifère qui s’emballe vers la production exponentielle des biens, des rêves et des cauchemars du capitalisme… Cauchemars ou réveil? Réveil brutal où toute vie est extirpée de la nature, après avoir été extirpée de la nature humaine, qui s’est faite ouvrière. La figure des Sorcières, c’est la « beauté improductive » de la poésie dont parle Véronique Côté dans La vie habitable. C’est une fécondité spirituelle qui peut très bien se revendiquer nullipare!

Voici comment Mona Chollet décrit l’effet que le mot sorcière produit sur elle :

 « Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie. »

Quant à Patti Smith, elle questionne dans Just Kids le lien entre pouvoir et vision : « Dans la guerre entre magie et religion, la magie est-elle victorieuse en fin de compte? Peut-être le prêtre et le magicien étaient-ils autrefois une seule et même personne, mais le prêtre, apprenant son humilité face à Dieu, a abandonné le sortilège au profit de la prière. »

Pour ma part il me semble que par le pouvoir de la poésie, les Sorcières de l’arcane participent à la fois du sortilège et de la prière, en opposant à la désacralisation effrénée du Monde une attention et un recueillement immobile et amoureux. Incantatoire et silencieuse poésie!

Quelques incantations :

« Je peux vous dire que peu de portes ouvrent sur le monde du Soi Sauvage. Mais elles sont précieuses. Si vous avez une cicatrice profonde, c’est une porte. Une vieille, très vieille histoire, c’est aussi une porte. Si vous aimez le ciel et l’eau d’un amour presque insupportable, c’est une porte. Si vous mourez d’envie d’une vie plus profonde, plus épanouie, plus saine, c’est une porte. »  -Clarissa Pinkola Estés

« Ces âmes sont seules en toutes choses et communes [en état de communion] en toutes choses, car elles ne perdent pas la liberté de leur état, quelque chose qui leur advienne. » -Marguerite Porete

« je m’habitue à l’anormal

contradiction comme une autre.

comme s’invective ma vieille sorcière préférée de l’est

bonheur excentrique des objets et une si petite révolution »

-Josée Yvon,

« T’as dû formuler toutes sortes de vies pour ta vie, toi. Formules 1, formules magiques et alchimie de tous les espaces en un. Casser le mythe en deux pour faire un mystique. Chasser la guêpe d’une main, en faire une technique. En faire un jardin où se reposer n’est plus une corvée. » -Hélène Monette,

« Après ma disparition, j’ai erré à travers bois,

j’ai avalé des feuilles et des insectes ;

l’obscurité me dévorait.

Un charnier d’animaux de laboratoire près du ruisseau,

mes poèmes ont pris des formes extravagantes :

boxeurs ensanglantés, jeunes mortes.

Je les ai capturées ;

des objets étranges sont apparus. »

-Carole David

Toute ma gratitude à la poète et sorcière Marie-Andrée Gill pour sa très aimable autorisation de reproduire son texte (avec quelques modifications) sur la page de gauche de l’arcane. Il s’agit d’un extrait de son livre, Chauffer le dehors :

« […] Je me touche, je lis, un écureuil essaie de me grimper dessus – je suis une princesse Disney en tabarnak. Je marche dans la forêt dense, je m’égratigne partout et j’aime ça. Vraiment, j’aime que mon corps se magane par le hors-piste, qu’il ait des traces comme des signes de fierté et d’autonomie, de force et d’endurance. Dans ces moments-là, je suis toute là, pas tuable – pas grand-chose et totale à la fois.

« Et ça me sort de ma vase. Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne.

« Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au dedans. »

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Questions posées par les Sorcières (inspirées du questionnaire de Rachel Pollack)

Quelles sont mes connaissances secrètes?

Quel rôle jouent les intuitions dans ma vie?

Quels sont les remèdes que je connais? Quelles techniques de guérison?

Quel est mon chant sacré?

De quelle sorte de feu intérieur est-ce que je brûle?

De quel pouvoir extérieur est-ce que je désire me libérer?

Qu’est-ce que j’ai trouvé au fond de moi? Et comment j’y reste fidèle?

Qu’est-ce qui me rend libre?

Quelle est ma formule magique (chanson, poème, slogan, mantra, prière) pour conjurer les mauvais sorts ou me redonner confiance?

QUELS SONT LES REMÈDES QUE JE CONNAIS? QUELLES TECHNIQUES DE GUÉRISON?

De l’asphalte, de la solitude, un vélo avec des sacoches, du soleil, du vent, des côtes ; un cours d’eau sauvage, l’eau frette frette frette sur ma peau, le picotement du choc thermique sensuel en sortant, un sandwich, un livre, une discussion amicale ; un ciel étoilé, une tente plantée dans la nature, loin des terrains de camping, un contact charnel, charnu, chaud, tendre, impétueux, la prière dans les chairs, dans les corps, la présence instantanée à l’instant, au moment présent, à l’autre, un certain calme mental, avec un frémissement ;

une ligne, sur une surface faite pour l’œil, qui déclenche une vibration, une vibration partagée avec un être non présent, une sorte de fantôme… qu’il soit vivant ou trépassé, l’être qui a généré la ligne est toujours un fantôme et il est difficile de dire si la trace laissée en est le corps véritable, plus véritablement présente, ou l’esprit, insaisissable corps mystique, une énigme, comme celle que nous sommes invariablement pour nous-mêmes… je vis donc une large part de ma vie la plus vibrante et la plus intense avec des fantômes ;

un crayon, un papier, un mouvement, me faire fantôme par ce mouvement vital même, une plongée dans cette transe où je ne suis plus moi qu’à moitié, où moi est devenu secondaire, où ma main et mon esprit (qui ne forment plus qu’une) ne sont plus qu’une machine, un instrument au service de ce qui se définit et apparaît à mesure sur la surface dans laquelle je plonge, où la musique est un instrument, où tout ce qui fait l’ordinaire de ma vie prend le sens de ce qui arrive à ce moment précis et imprécis, lorsqu’on met l’esprit de cadence, l’esprit productif à off, juste entièrement présent à ce mouvement, le cerveau pratiquement éteint à tout, sauf à la précision de ceci, cette tâche précise et précieuse… est-ce qu’il s’agit d’une fuite, je sais pas, je sais plus rien, je sais seulement que je sais ce que j’ai à faire là maintenant, soulagement de la réconciliation avec la part autiste de moi-même, vitale, qui me rend entièrement à moi-même en me sortant presqu’entièrement de la connaissance et des préoccupations de moi-même ;

la prière, les exercices de présence, comme un moment de recueillement dans la nature, lorsqu’étrangement, à cause de l’immensité et du sentiment de petitesse éprouvé à l’égard de soi-même, ce sentiment d’effacement réconforte, tout en faisant vivre plus intensément, pas exactement par procuration mais parce que plus ou moins consciemment il y a une connaissance instinctive que cette vie plus grande que je, c’est je débarrassé des conflits, des limites.

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Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Éditions La Découverte, Paris, 2018

Véronique Côté, La vie habitable. Poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires, Atelier 10, 2014

Carole David, L’année de ma disparition, Éditions Les Herbes Rouges, Montréal, 2015

Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes & infirmières, Les Éditions du remue-ménage, Ville Saint-Laurent, 1983, pour l’édition en français

Marie-Andrée Gill, Chauffer le dehors, Éditions La Peuplade, Chicoutimi, 2019

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, Éditions Grasset & Fasquelle, 1996, pour la traduction française

Hélène Monette, Kyrie Eleison, Les Herbes Rouges, Montréal, 1994

Marguerite Porete, Le miroir des âmes anéanties, Éditions Albin Michel, Paris, 1984

Patti Smith, Just Kids, Éditions Denoël, Paris, 2010

Patti Smith en entrevue avec George Stroumboulopoulos à la CBC : https://www.youtube.com/watch?v=pvZ2MwB2vvs

Josée Yvon, Pages intimes de ma peau, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2015

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