PROJET TAROT : 1O – LA ROUE

Certaines pièces du tarot signalent des fins et des débuts de cycles. C’est une bonne occasion de faire le point et de vérifier nos motifs de départ, voir s’ils correspondent au chemin emprunté et de quelle façon le point où on se situe à présent génère du sens pour nous. Mes interprétations des arcanes majeurs se veulent militantes. Chacun des arcanes est un archétype, du Fou au Monde, en passant par le Diable, la Justice, le Pape, et même l’Empereur (oui oui), qui représente une part de soi-même, une force qui, selon les circonstances, se révèle, ou se fait refouler dans l’ombre. Les archétypes dans l’ombre méritent un surcroit de care. Nos parts d’ombre sont les plus dangereuses, car, vivant cachées, elles deviennent des forces aveugles, qui nous contrôlent sans notre consentement. Les archétypes sont les mêmes pour toustes, mais leurs dynamiques et les rôles qu’ils jouent dans nos vies personnelles sont quelque chose qui est singulier à chaque personne. C’est une sorte de carrousel intime que l’on gagne à (re)connaitre, avant que des forces plus ou moins bien intentionnées ne les utilisent à leur avantage.

Le dixième arcane du tarot fait partie de ceux qui m’énervent, surtout si j’ai une question précise en tête… j’ai l’impression de me faire niaiser, que le tirage me dit : Ça va être une SURPRIIIIISE!!  Tsé, ça gosse. Un tirage, c’est pas genre une technique pour trouver les cheat codes du jeu?

C’est une réaction culturelle que j’ai, ben sûr, en tant qu’enfant élevé dans un monde télévisuel où la roue de fortune, c’est un jeu de Loto-Québec pour gagner (ou pas) des prix, où on a l’impression qu’on est responsable, mais juste à moitié, de ce que nous réserve la roue qu’on nous fait tourner… Au casino aussi, on contrôle très peu de choses : combien on mise (toujours relatif aux ressources dont on dispose selon la loto de la naissance), avec quelle stratégie on joue, pis à quel moment on se retire du jeu (pour peu qu’on n’aie pas tout perdu). Surtout, ben c’est un jeu de hasard, conçu pour ne faire gagner, à moyen long terme que la maison, pas les joueureuses.

Il y a des similitudes avec la machine électorale. Elle n’est pas conçue et ne fonctionne pas par et pour les électeurices ; seulement au profit de la classe possédante. (J’aime à répéter à tout le monde qui font pas comme je pense que si t’as voté, t’as pas le droit de chialer, vu que ton vote compte pour une approbation au pouvoir confisqué.) Le capitalisme, on le sait, est un ogre, il a pour unique aptitude d’avaler tout ce qui passe dans son champ visuel ; les démocraties comme les dictatures ; il excelle particulièrement à digérer et à synthétiser, à son avantage, en le dénaturant, même ce qui s’y oppose. L’apparence est à s’y méprendre avec l’original, mais celui-ci est neutralisé. L’exemple classique est la kitshification de l’image du Che.

C’est un peu ce qui est arrivé avec la roue. Si on prend un pas de recul de l’univers trépidant des lotos, on s’aperçoit que la roue est un symbole sacré universel (roue du dharma chez les bouddhistes, roue de médecine chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord, calendrier maya, roue de l’année wicca, rosaces chrétiennes, danses soufies, roue celte, cycle solaire égyptien, roue du zodiaque, mandala, etc.). Loin des « caprices de la fortune », la Roue est un rappel de la plus grande certitude, celle du mouvement et de la répétition perpétuelle des cycles.

C’est peut-être la naturelle puissance symbolique de la roue qui explique l’attrait qu’elle exerce chez les joueureuses : le plus prévisible qui se mêle au plus aléatoire… ce qui monte redescend et ce qui descend remonte, c’est simple et circulaire de même.

Ce qui dénature la roue (et lui donne un surplus de risque et d’inéluctable), c’est l’arrêt du mouvement. C’est précisément ce que voudraient faire les enfants capricieux ou inquiets et les capitalistes : ils désapprennent à jouer en tentant d’arrêter le cours de la vie, à un moment qui leur soit favorable, plutôt qu’apprendre à danser avec un mouvement de gains et de pertes, comme on respire, en alternant l’accueil et le don. Cesser de respirer c’est appeler la mort. Ce dont l’Occident eurodescendant est en train d’être instruit, à ses dépens (et à ceux de toute l’humanité), c’est que l’accumulation infinie est impossible ; la grenouille ne peut aspirer et se gonfler sans discontinuer ; on observe en direct, comme filmé au ralenti, les fissures de la peau d’une bête en train d’exploser.

Ce qui agace avec la Roue, pour des personnes militantes, c’est, d’une part, son aspect à première vue relativisant, comme si tout s’équivalait, et, d’autre part son aspect inéluctable. Pour la Roue, Néron, Napoléon, Mussolini, et l’actuel locataire de la maison blanche, ne sont que les masques interchangeables de cycles dont nous ne sommes pas responsables (qui néanmoins nous concernent as fuck). De fait, ils sont bel et bien tombés, et les tyrans actuels et à venir tomberont à leur tour. Et la vie a repris et reprendra encore ses droits (si l’état de notre écosystème nous permet encore un avenir) et sa routine un peu soporifique reprendra aussi, jusqu’au prochain électrochoc.

Tout ça sonne bien fataliste.

Pour autant, les tyrans ne tombent pas seuls. C’est leur rôle (puisqu’il faut bien reconnaitre un rôle aux éléments traumatiques d’un écosystème, qu’il soit biologique, psychique ou social) de se faire renverser, pour faire danser la vie, et préparer un monde respirable pour toustes.

Pour la personne militante, la Roue représente moins une fatalité qu’un état de conscience : « Ceci aussi passera (et je suis là pour ça!) ». Elle voit défiler les différents masques d’une machine dont elle ne se réjouit pas plus des sourires et des menaces successives qu’elle ne s’en surprend. On reconnait les cycles et, en tant qu’être vivant (nous sommes des êtres sensibles infiniment plus doués pour la créativité et pour l’insoumission que des automates ou des machines), et parce que nous pouvons choisir le désir plutôt que la peur, nous adaptons nos actions.

Surtout, c’est inné, nous savons différencier la véritable Roue de la vie de son simulacre, la machine à neutraliser le mouvement. Cette dernière ne sait restituer du cercle qu’une cadence binaire et circulaire, entre parti rouge et parti bleu, parti good cop et parti bad cop, qui vont main dans la main dans une direction unique, celle du maximum de profits pour le minimum de personnes. Elle s’affaire donc à : broyer les humanités, utilitariser toutes les formes de relations (humaines, interspécifiques et autres), déclasser tout ce qui n’entre pas dans une logique de performance, étriquer les langues, remplacer la joie par les bénéfices, assécher nos liens.

Nous ne sommes pas fatalistes. Nous ne nous résignons pas : nous luttons pour la vie, avec amour, avec colère, avec impétuosité. Nous savons qu’il y a un temps pour tout.

Il y a des temps pour respirer, pour reprendre des forces, pour se réparer, pour faire l’amour, pour faire son jardin, pour prendre soin de ses liens, pour en créer de nouveaux, pour échanger des recettes d’autonomie, créer de nouveaux médias, investir de nouveaux locaux, aiguiser ses habiletés, ses outils, se découvrir de nouveaux talents, de nouveaux champs d’intérêts, de nouvelles façons de faire l’amour, découvrir des livres, des podcasts, en créer soi-même, écrire, faire des livres, apprendre l’imprimerie, la fabrication d’encres, la reliure, le shibari, créer des coops d’habitation, de travail, de sabotage, apprendre comment les choses fonctionnent, et comment elles dysfonctionnent. C’est le temps de l’action en état de repos, on fait de la thérapie, on répare des blessures, on fait de la gymnastique de désobéissance (cf. Anne Archet, L’idiot utile, printemps 2025), des exercices de souplesse, pour étendre la liberté à l’infini, des exercices pour le corps, des exercices de joie aussi, de rire, pour fou-rire de soi-même, quand le sérieux déborde sur la joie, pour rire du sérieux dont se drapent nos adversaires (et nous aussi) pour affirmer (probablement en toute sincérité) que les actions posées sont dictées par les plus hauts standards de rationalité… alors qu’on voit bien, à chaque fois qu’on parle de politique, que tout ça devient rapidement très émotif, que c’est sensible, que c’est tout sauf rationnel! Nous savons trop que la rationalité ne traduit en rien un désir de justice, encore moins la bienveillance ; la rationalisation s’accommode trop facilement de sacrifices et de souffrances, surtout lorsqu’elles ne concernent pas de près ou de loin les personnes qui rationalisent ; pire, la rationalité la plus poussée ne prémunit même pas, au contraire, de délires logiques impeccables, antisociaux, parfois sadiques.

Il y a des temps dominés par des énergies brutales. Cela n’apparait pas d’un coup, ça se prépare, on peut voir arriver ça, comme un carrousel mécanique, comme une grande roue : ça monte et ça émerge doucement, en se normalisant. La brutalité, ça ne devient pas spectaculaire d’un seul coup. Mais on peut la reconnaitre longtemps d’avance par son sens tapageur du spectacle, du clinquant et, surtout, à son allergie à la différence et à sa déférence pour le bruit des bottes. Des personnes plus exposées l’ont vu arriver et l’ont subie avant, ont payé leur différence de leur vie. C’est à ces temps qu’on se préparait quand c’était plus calme. Il s’agit alors de s’activer sans trembler, de contrer la haine et l’injustice par la colère et par la solidarité. Il ne s’agit pas d’« équilibrer des forces » qui seraient équivalentes ; on fait des remparts de protection, sans hésitation, pour protéger les plus vulnérables. On n’hésite plus lorsque des voix essaient de nous faire douter : on n’équilibre jamais l’extrême brutalité par un discours modéré, et il n’y a rien à modérer quand on milite pour nos vies!

Nous ne sommes pas fatalistes. Nous ne nous résignons pas. Nous accueillons et nous redonnons, comme on respire. Nous ne tournons pas en rond. Nous fucking dansons!

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QUESTIONS POSÉES PAR LA ROUE (inspirées de Rachel Pollack)

  • Qu’est-ce qui monte?
  • Qu’est-ce qui descend?
  • Qu’est-ce qui est au centre (ce qui est stable)?
  • Qu’est-ce qui fait tourner la roue?
  • Quel élan puis-je donner à la roue?

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