Dans le tarot de Marseille, Le Mat, ou le Fou, est la figure du voyageur. Pour faire moderne, on serait tenté de l’illustrer par un jeune crotté qui fait du pouce en tenant un morceau de carton avec VANCOUVER écrit au feutre. (Baon, ma blonde qui me relit est crampée, elle dit que je trahis mon âge et que pour faire vraiment actuel elle verrait mieux une influenceuse en train de filmer son voyage sur Instagram.)
C’est le seul arcane non numérotée, on ne peut dire s’il se présente au début ou à la fin du jeu (même si dans certaines versions il porte le nombre zéro). La plupart des interprètes s’entendent pour dire qu’il traverse le jeu de part en part et que l’entièreté du tarot serait, en fait, le voyage du Fou. Il s’en est fallu de peu pour que je n’illustre l’arcane par le Chevalier à la Triste Figure, le Quichotte, le plus noble des chevaliers, l’archétype du fou errant.
Ce Fou… rebaptisons-le Fol, moins pour son charme suranné et Vieille France que pour son homophone féminin. L’imprécision du genre rend manifeste l’essence du voyage, et la fluidité à adopter dans celui-ci. Kate Harris, aventurière en vélo de la route de la soie, revendique dans son livre Land of Lost Borders que le but même du voyage est de se perdre, d’errer (« to wonder for wandering »)[1]. Alexandra David Néel, premier spécimen occidental à avoir franchi les portes de la Cité interdite du Tibet et redoutable voyageuse, résume ainsi l’essence de la quête : « Au fond, je me souciais très peu de voir Lhassa, mais c’était drôle d’y aller de la façon que j’y suis allée et j’ai vu, en route, les plus merveilleux paysages du monde. »[2] On pourrait tout autant illustrer l’arcane par un moine mendiant qui fonde tout son savoir sur cette seule certitude : anicca, l’impermanence.
On dit que Fol est le Joker du tarot et qu’iel est l’antagoniste des conventions sociales et de l’étiquette. Iel va son chemin, avec pour toute protection sa franchise, sa candeur et une vulnérabilité qui n’a rien de timide. Fol « n’a jamais appris à avoir peur » commente Rachel Pollack [3]. Poète et artiste par excellence, sans préjugé, Fol nomme le monde tel qu’iel le voit, sans l’artifice des étiquettes, et si étiquette il y a, alors c’est celle-ci qu’iel pointe. Cette candeur peut à première vue être interprétée comme une « douce folie », mais il n’est pas inoffensif de nommer les choses telles qu’elles sont. L’aplomb de l’enfant qui s’esclaffe que le roi est nu est impitoyable. Rire n’est pas innocent.
À une certaine époque, la modalité pour se débarrasser d’une personne devenue gênante était de prétexter l’aliénation pour la faire interner. Les femmes ont largement fait les frais de cette pratique. Si l’internement physique est moins en vogue, le réflexe de déclarer inapte au discours un.e adversaire incommodant.e, afin de l’isoler socialement, est par contre bien ancré. L’irrationnalité est le stigmate par excellence, qui disqualifie et confisque la parole de façon définitive. C’est une camisole de force sociale, pour immobiliser les forces les plus vives et les plus provoquantes. La folie en tant qu’anathème est une formule magique à l’envers, elle est lancée par et pour qui souhaiterait que plus rien ne change, sauf bien sûr à son avantage. Or, on sait que le mouvement est essentiel à tout système ou organisme vivant, sans quoi nécrose. L’irrationnel et le chaos sont les épouvantails du statu quo.
Nous sommes fucking Fols. Nous sommes ceuzes à qui on veut faire croire qu’on ne compte pas. Nous sommes les zéro. Nous revendiquons le droit à l’amour comme valeur préséante à l’économie de marché, au travail, aux mesures d’urgence, à l’armée, à la propriété. Nous revendiquons la préséance aux droits de la nature, du vivant, du libre mouvement, de la beauté, du sensible, de la délicatesse. Nous revendiquons amoureusement, librement, totalement, la force de la poésie, de l’irrationnel, du désir, de la rencontre, des liens, ceux qui ne ligotent pas (qui ne ligotent pas autrement que pour jouer), les liens qui nous libèrent collectivement ; nous déclarons unanimement l’obsolescence de la rationalité lacrymogène, institutionnelle, psychiatrique, parlementaire, capitaliste, la rationalité imperméable à la souffrance, à la désertification des océans, aux génocides, aux féminicides, aux écocides rentables, à la fin du monde ; nous dénonçons le vandalisme colonial, le colonialisme sous toutes ses formes, l’esprit de minière, le viol de nos sœurs, de nos chairs, de nos terres, nous revendiquons nos territoires sacrés, nous interdisons à quiconque de nous interdire, de nous isoler, de castrer chimiquement nos mondes comme nos cours d’eau. Nous revendiquons l’irrationalité et l’esprit critique! Nous invitons quiconque à cesser d’être raisonnable, à courageusement déserter sa tête, à descendre là où il fait doux, à se dévêtir de son costume habituel, de son rigide costume d’habitudes, de son costume de survie, de son costume d’aliéné, et à se réapproprier ses désirs, ceux d’avant la grande colonisation, d’avant les récompenses et les punitions, nous invitons quiconque à revendiquer sa véritable force, qui va main dans la main avec la douceur, la vulnérabilité, la douceur puissante du désir, contre la mollesse administrative et la brutalité armée. Nous invitons à prendre soin et à faire dérailler les trains des camps de la mort. Nous invitons au routes déroutantes, nous invitons à entendre des voix invisibles, nous invitons à la réparation, à la réconciliation. Nous invitons à admettre nos échecs, à admettre la folie, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit, à admettre la souffrance, et nous invitons surtout à l’accueillir, cette souffrance, à ne plus la cacher honteusement, à ne plus l’engourdir, à ne plus la noyer comme une portée de petits dragons. Nous invitons à la consolation. Nous invitons à prendre soin, à visiter nos forces et nos limites, nos joies, nos frayeurs, nos forces alliées et celles qui nous aliènent, nos victoires et nos défaites, nos ombres, nos lumières, tout le spectre de nos nuances, nous invitons à un regard curieux, sans avidité. Nous invitons à ce qu’il y a de plus élevé et de plus profond. Nous invitons au voyage, à sa douce et rugueuse radicalité.
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Pigé à l’envers, cet arcane nous prévient peut-être de ne pas devenir fol du roy, c’est-à-dire à ne pas diluer notre pouvoir subversif à des fins vénales, pour en tirer un gain personnel, argent ou prestige, qui ne mènerait nulle part.

Questions possiblement posées par Fol (inspirées par Rachel Pollack)
QUELLES SONT LES TRACES DE FOL DANS MA VIE?
COMMENT FOL M’A-T-IEL AIDÉ?
COMMENT FOL M’A-T-IEL FAIT DU MAL?
OÙ DOIS-JE ME MONTRER PLUS FOL?
OÙ FOL ME NUIRA-T-IEL?
OÙ PUIS-JE TROUVER FOL À L’EXTÉRIEUR DE MOI?
QUELS CADEAUX FOL M’APPORTE-T-IEL?
[1] Kate Harris, Lands of Lost Borders. A Journey on the Silk Road, HarperCollins Books, 2018.
[2]Laure Dominique Agniel, Alexandra David-Neel, Exploratrice et féministe, Éditions Tallandier, 2018.
[3] Rachel Pollack, La bible du tarot, Éditions AdA Inc. pour l’édition française, 2010

Qu’il est bon de lire la vie qu’on a choisie de vivre avec ce torrent de mots parfaits qui s’ajustent avec la précision de l’horloge.
Merci d’avoir cette facilité d’écrire tes dires.
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